A l’occasion de la Semaine de l’IA pour tous, proposée par le MEDNUM, l’ANLCI, avec l’appui de son Conseil scientifique et de l’évaluation, publie une tribune intitulée « L’Illettrisme Artificiel n’existe pas, continuons à apprendre ! ». A lire ci-dessous.
L’Illettrisme Artificiel n’existe pas, continuons à apprendre !
« Maintenant, c’est la machine qui écrit à ma place. Alors je sais toujours pas lire, mais ça se voit moins. »
Eric a 43 ans. Il travaille depuis vingt ans dans la restauration collective. Il a appris à lire, il y a longtemps, mais aujourd’hui les mots se mélangent, les lignes se brouillent. Pour compenser ses difficultés, il a développé des stratégies comme mémoriser, demander à ses enfants ou prétendre avoir oublié ses lunettes. Puis, il y a quelques mois, son fils lui a installé une application sur son téléphone. Depuis, il dicte ses messages, l’application lit ses courriers à voix haute et il répond en deux clics. Eric dit : « C’est plus simple ». Mais quand on lui demande s’il comprend ce que l’application écrit à sa place, il marque une pause : « Pas toujours… »
Eric n’est pas un cas isolé. En France, 3,7 millions de personnes rencontrent des difficultés avec les compétences de base ; des adultes qui ont été scolarisés, mais pour qui lire, écrire, compter restent, au quotidien, un effort douloureux, voire impossible. Et aujourd’hui, l’intelligence artificielle s’installe dans leur vie et peut devenir un outil de compensation, d’aide au quotidien.
Lire, écrire, compter sont des compétences fondamentales sans lesquelles on ne peut pas vivre vraiment libre. C’est ce qui nous permet d’être librement connecté, librement citoyen, librement autonome. Comprendre le contrat que l’on signe, lire un mot de la maîtresse, vérifier sa fiche de paie, aider son enfant à faire ses devoirs, prendre la bonne posologie d’un médicament, acheter une place de cinéma, naviguer sur les réseaux sociaux de manière éclairée, défendre ses droits : aucun de ces actes du quotidien ne peut être accompli sans maîtriser les compétences de base. Ce ne sont pas des exigences académiques, ce sont les conditions concrètes de dignité et d’indépendance.
Alors oui, il existe des outils, et depuis longtemps, qui viennent faciliter les choses pour ces publics comme des pictogrammes à la place des mots, des formulaires simplifiés, des intermédiaires bienveillants. Ces adaptations ont leur utilité, mais elles ne remplacent pas l’apprentissage. Avec la puissance accrue que leur confère l’intelligence artificielle, l’usage de ces outils risque de devenir le contournement ultime, celui qui rend le problème tellement invisible qu’on finit par croire qu’il n’existe plus.
Le problème existe et il ne disparaîtra pas parce qu’une application lit à la place d’Éric.
Quand le téléphone écrit à sa place, Eric n’apprend pas à écrire. Quand l’application lit les courriers à voix haute, Eric n’apprend pas à lire. La difficulté ne disparaît pas, elle est dissimulée. Et une difficulté cachée, c’est une difficulté que l’on ne traite pas. C’est aussi, parfois, une dépendance qui s’installe, à l’outil, à une béquille que l’on ne pourra pas toujours avoir dans la poche, à une application qui se trompe sans nous le dire. C’est aussi, un isolement social qui s’accentue parce que l’intelligence artificielle ne juge pas, nous répond avec bienveillance. L’intelligence artificielle ne résout pas l’illettrisme. Elle peut, si l’on n’y prend pas garde, le rendre encore plus invisible qu’il ne l’est.
Avec l’irruption de l’intelligence artificielle générative, les inégalités face au numérique et plus largement dans la société se creusent à toute vitesse. Certains utilisent l’intelligence artificielle de manière éclairée, pour gagner du temps, vérifier une information, affiner une idée. D’autres, les plus vulnérables, s’en remettent à elle entièrement, parfois sans distance critique, sans filet humain, sans comprendre ce qu’elle produit et allant même jusqu’à confondre leur propre pensée et celle produite par l’outil.
Cette fracture est particulièrement dangereuse parce qu’elle est silencieuse. Un écran qui répond, un message qui part, une démarche qui aboutit : tout semble fonctionner. Mais derrière cette apparence de fluidité, les compétences fondamentales que sont lire, écrire, compter, comprendre, raisonner ne progressent pas. Elles stagnent, voire régressent, faute d’être exercées.
Il y a des choses que l’intelligence artificielle ne sait pas faire. Elle ne sait pas regarder quelqu’un dans les yeux et comprendre ce qu’il ressent. Elle ne sait pas créer ce moment où, après des années de dissimulation et parfois de honte, une personne lève la main et dit : « Je ne comprends pas, tu peux m’expliquer ? » parce qu’elle a pris confiance en ce formateur, en ce pair, parce que le travail en groupe lui redonne sa place. Elle ne sait pas transformer la fierté d’avoir écrit sa première lettre seul en quelque chose qui donne envie de recommencer.
Ces choses-là, ce sont les formateurs, les bénévoles, les accompagnants qui les font. Des femmes et des hommes qui, chaque jour, dans des salles de formation, des bibliothèques, des centres sociaux, des associations, des entreprises, consacrent du temps à ceux qui ont besoin de réapprendre. Leur travail évolue aussi avec les nouvelles technologies, mais il doit aujourd’hui plus que jamais permettre d’apprendre à apprendre, à demander de l’aide, à développer son esprit critique, à faire ensemble, à valoriser les savoirs expérientiels et à partager les émotions positives pour ancrer les apprentissages.
L’intelligence artificielle n’est ni bonne ni mauvaise en soi, son intérêt repose surtout sur les conditions de son utilisation. Bien utilisée, bien accompagnée dans un cadre collectif, elle peut être un levier d’apprentissage intéressant et peut notamment réduire l’angoisse face à l’écrit, proposer des exercices adaptés.
Ne pas voir l’illettrisme parce que les outils le masquent, c’est ne pas le combattre. Et ne pas le combattre, c’est accepter que des millions de personnes continuent de traverser la vie en retenant leur souffle à chaque formulaire, à chaque message reçu.
Comme ces millions de personnes, Eric mérite d’apprendre à lire, à son rythme, avec quelqu’un à ses côtés.
C’est pour cela que nous existons. C’est pour cela que nous agissons. Et c’est pour cela que nous avons besoin de vous.
>> Semaine de l’IA pour tous du 18 au 24 mai : Semaine de L’IA – Semaine de l’IA pour Tous
« Maintenant, c'est la machine qui écrit à ma place. Alors je sais toujours pas lire, mais ça se voit moins. »